Au fil du temps

Le combustible et la graduation dans les salines de Lorraine

Jusqu'au milieu du XVIIIè siècle on emploie uniquement le bois comme chauffage pour former le sel dans les poêles de Lorraine, pour limiter l'abattage principalement de feuillus (chêne, hêtre), les dirigeants des salines cherchent des moyens techniques permettant d'en réduire la consommation, car c'est un véritable danger pour l'avenir des forêts, il faut faire évaporer 100 litres d’eau salée pour obtenir 2 kilos de sel, ce qui nécessite 22 kilos de bois !

Suite à cette dévastation des forêts, un mouvement de protestation va s'instaurer contre les salines. Les lorrains; obligés de se fournir en bois de plus en plus loin, de le payer fort cher, et d'acheter du sel issu des greniers royaux taxé de gabelle alors que l'on est dans un "Pays de Salines"; vont demander l'arrêt des salines.

Vue de face d'une tour de relevage d'eau salée et sa distribution
dans les 2 canaux supérieurs à partir d'un patenôtre.
Le bâtiment de graduation  s'étend sur presque 1 km de long.

Malgré quelques modifications techniques, notamment avec le système de l’exhalatoire de F. Cailliat qui consiste en un préchauffage de l’eau salée attenant la poêle sur un poêlon et une table à canaux en plomb, avant son transfert dans la poêle pour la cuite, les améliorations ne sont pas concluantes.
Une ancienne technique dite" de graduation " va être reprise et mise au point. Son origine la plus ancienne vient d'Allemagne ou un premier bâtiment de graduation est construit en 1579 dans la Saline de Bad Nauheim.
L’idée est simple, il s’agit de concentrer au maximum la force de l’eau salée avant de l'envoyer dans les poêles. La graduation, totalement inconnue en Lorraine, est imposée par l'État dès la cession du Duché au Royaume en 1737.


Bâtiment de graduation en Allemagne.

Pour ce faire on va dresser sur un support maçonné briqueté, de grands hangars en bois largement ouverts à tous vents, simplement recouverts d’un toit, et à l’intérieur desquels sont disposés sur plusieurs étages des fagots de paille ou d’épines de prunelles plus résistantes au pourrissement.
Le procédé consiste à faire monter l’eau forte tirée d’un puits salé, et la déverser dans 2 chéneaux en bois sous le faîtage situé au sommet de chaque côté de la longueur du bâtiment puis redistribuée par de petits robinets au goutte à goutte, espacés tous les 20 cm.


Détail des fagots empilés sous la charpente.

Au cours de ce cheminement vertical à travers les fagots, l'eau salée augmente graduellement son degré de salure, car elle perd une partie de l'eau douce sous l'action du soleil et du vent, tandis qu'elle est recueillie à la base dans un bassin situé sur la maçonnerie avec une plus forte concentration en sel, le cycle perdure jusqu'à l'obtention d'une salure correcte puis elle est dirigée vers les poêles.

S'il y a un endroit où le mécanisme de la graduation s'impose, c'est d’abord à Rosières, en raison du faible degré de salure de son eau , il n’est que de 4° Baumé, environ 40g/l ( l'eau de mer en contient 30g/l, sa concentration maximum étant de 260g/l ) les formateurs de sel espèrent  l'élever à 20°B soit 200g/l.

Un bâtiment de graduation va donc être construit à Rosières-aux-Salines en 1739, situé entre la Meurthe et le canal de flottage ses dimensions de presque trois mille pieds du Roi environ1000 m de longueur, sur 13 m de haut et 8 m de large en fera le bâtiment de graduation le plus grand en Europe, un autre plus petit suivra à Dieuze en 1740.
Deux roues à aubes faisaient mouvoir 24 pompes de relevage qui dégorgeaient l'eau en partie supérieure pour la récupérer un peu plus saturé en partie inférieure.


Une bonne exposition au vent était primordiale. 

La disposition géographique du bâtiment de graduation est fondamentale pour une évaporation rapide, son fonctionnement est délicat, il nécessite une certaine expérience et compétence du Gradueur pour la conduite d'écoulement des robinets qu’il faut régler selon les changements et les caprices du temps pour la réussite du procédé.

Les résultats ne furent pas aussi satisfaisants qu'on l'avait espéré la salure remontant tout juste à 15°B, faisait tout de même économiser 20 000 cordes de bois par an (environ 6000 stères) pour donner un exemple, une ville de 33 000 habitants comme Nancy brûlaient en une année 40 000 cordes de bois.

Ce procédé avait l'avantage de retenir les sulfates et carbonates de chaux et de fer qui adhéraient aux fagots rendant le chlorure de sodium plus pur.

Malgré une économie de bois substanciel, les Fermiers Généraux voyaient d'un très mauvais oeil ces innovations qui coûtaient fort chères en bois travaillés pour leur construction et facilitaient la contrebande, tous les prétextes seront bons pour les discréditer et abandonner leur emploi.


Le bâtiment de graduation de Rosières (en bleu) construit en 1739 fut l'un des plus imposants

Cette technique simple a t'elle été un succès en France? c'est à Rosières-aux-Salines, qu'elle rencontrera sa plus belle expérience, de nombreux documents et sources d'archives en attestent, mais peu de gens ont su parfaitement la maîtriser. Le 7 octobre 1758 le bâtiment de graduation de Dieuze sera démoli, celui de Rosières allait subir le même sort, mais par manque de rentabilité c'est la Saline entière qui sera supprimée en mars 1760.

En 1768, c'est un dépôt d'étalons qui prendra le relais à cet endroit.

Il semble pourtant qu'au plan européen un véritable essor de ces bâtiments de graduation grâce au Baron Von Beust et à ses neveux d'origine allemande amélioreront le rendement des salines.

Les résultats obtenus par cette innovation technologique non retenue par les lorrains améneront la fin du commmerce de leur sel dans la plus part des États d'Europe du nord au profit des salines nordiques grâce à cette technologie innovante de concentration en sel.

Après l'abandon du système de graduation et la poursuite de destruction des forêts, un autre combustible que le bois fut envisagé dans les salines de la Seille. Une société de Sarrebruck avait déjà proposé en 1751 de la tourbe pour chauffer les poêles, cela demandait de modifier les installations, cette solution  ne fut cependant pas mieux accueillie par les Fermiers Généraux. 
Le bois ne leur coûtait rien à part son transport, on continua pendant 30 années avec ce combustible, en 1780 les forêts sont dévastées, un ordre formel du gouvernement intima les salines à trouver un autre combustible.
La tourbe avec un pouvoir calorifique 4 fois inférieur à celui de la houille fut écartée.
A partir de 1781, on installe à Dieuze de nouvelles poêles chauffées à la houille qui deviendront la clé du développement industriel moderne du sel, avec 8 poêles en 1789, on produit à partir de 50 000 quintaux de houille, 37 000 quintaux de sel d'une qualité et d'une pureté incomparable à la formation au bois.
Le prix du sel va s'envoler, ce produit de base deviendra la cause des revendications les plus brûlantes de l’activité marchande de l'époque, en 1790 les greniers à sel royaux et la gabelle seront abolis.